Entretien avec Janet Adkisson

Comment et pourquoi avez-vous commencé le tennis? Votre famille était-elle sportive ?

J’étais un garçon manqué et j’aimais le sport. C’était à la fin de la Seconde Guerre mondiale et une amie me dit un jour qu’il était possible d’aller apprendre à jouer au tennis dans un club pour 1 dollar. Ma grande sœur me prêta sa raquette et ce jour-là j’ai battu tous les enfants qui étaient présents.  
Dans ma famille, mon grand-père paternel faisait de la boxe amateur et une de mes tantes faisait de la compétition en natation. 


Que s’est-il passé ensuite ? Quel a été votre  parcours ? 
Nous habitions Sacramento, en Californie, et j’ai remporté mon premier tournoi de tennis :  j’avais 12 ans. Trois ans plus tard j’étais championne de Californie en simple et en double. En 1952, j’étais une des meilleures joueuses junior au ni-veau national. J’aimais la compétition avant tout. Ma grande chance est d’avoir déménagé sur Seattle en 1953. En effet, pour réussir il faut être sponsorisé et en Californie ; il n’y avait pas de possibilité d’être sponsorisée parce que j’étais trop jeune. Mais dans l’État de Washington, c’était possible. J’ai suivi des cours d’histoire à  l’université de Seattle en vue d’obtenir un master  et dans le même temps je jouais dans l’équipe de tennis de l’université. A cette époque, il n’y avait aucune femme. Je jouais donc contre des hommes et je gagnais contre eux la plupart du temps. 


En 1954, parce que j’ai battu le numé-ro un de l’Oregon, les hommes ont décidé de jouer contre moi, parce qu’ils se sont mis à me considérer comme une des leurs après cette victoire. En 1958, j’ai participé au circuit d’Amé-rique du Sud qui réunissait 16 hommes et 16 femmes, dont je faisais partie. 

 

En quelle année êtes-vous allée à Roland-Garros ? 
C’était en 1959 et j’étais dixième au rang mon-dial. J’ai d’abord joué à Londres, en Italie, en Suisse et enfin à Paris. Lorsqu’on était classé au niveau mondial, on était invité à participer aux compétitions internationales. 
J’ai plein de souvenirs liés à ce séjour parisien. Tout d’abord, dans  le train qui m’ame-nait de Suisse à Paris une famille française, avec qui je sympathisais, pensait que j’étais anglaise car je n’étais pas le stéréotype de l’Américaine de l’époque et cela m’avait amusée.    Arrivée à Paris et logeant à l’hôtel Miami (ça ne s’invente pas !), le chauffeur ne  comprenait pas le nom de l’hôtel et qu’il connaissait pourtant, du fait de ma prononciation. 
J’ai profité  d’être à Paris pour aller au Louvre et, alors que je visitais les salles dédiées à l’Égypte,

dans la partie basse du musée, je n’ai pas enten-du la sonnerie indiquant que c’était l’heure de la fermeture. Un guide m’a trouvée par hasard et m’a fait sortir alors que les portes étaient déjà closes, sinon j’aurais passé ma nuit au Louvre.

 
Nous étions plusieurs joueurs à résider à l’hôtel Miami, et alors que nous nous rendions en taxi à Roland-Garros, le chauffeur, au niveau de la Place de l’Étoile, a manqué l’avenue qui mène au bois de Boulogne et a fait plusieurs fois le tour de l’Arc de Triomphe. Mes collègues masculins commençaient à être très énervés car ils de-vaient jouer peu de temps après. 
Un de mes meilleurs souvenirs reste peut-être un minuscule restaurant à Montmartre où trois jour-nalistes anglais m’ont emmenée et où j’ai mangé des crêpes délicieuses. Il n’y avait que trois ou quatre tables. A l’une d’elles un vieux monsieur fumait une pipe et on pouvait voir le chef faire la cuisine. Je revois encore ces images 60 ans après. 


Je suis restée dix jours à Paris et j’ai perdu en quart de finale. Jouer à Roland-Garros, c’était jouer sur un court en terre battue, alors qu’aux États-Unis les courts sont en terre battue. Donc la balle ne rebondissait pas de la même façon et les jeux duraient plus longtemps. L’année suivante, en 1960, je n’ai joué qu’à Wim-bledon car je commençais à  avoir des pro-blèmes avec mon genou. J’étais tout de même  numéro un en double aux États-Unis mais  mon genou me faisait souffrir car je me suis blessée à Chicago. J’ai cependant gagné le tournoi en salle à Boston. 

Quelles sont les différences entre le tennis des années 1950/1960 et aujourd’hui ? 
On ne peut pas vraiment comparer. Par exemple le poids des raquettes: la mienne pesait 400 grammes, maintenant elles pèsent 225 grammes. Les chaussures ont changé, les vêtements aussi. Autrefois, on jouait pour être le ou la meilleure, aujourd’hui la plupart veulent gagner pour l’ar-gent. À mon époque, il y avait une forte pression pour rester dans la compétition : on jouait pour manger, pour avoir un lit. On ne s’arrêtait pas de jouer parce qu’il pleuvait. Mais aujourd’hui, on s’arrête de jouer  plus facilement à cause des contrats d’assurance. 


Qu’avez-vous fait quand vous avez dû vous arrêter de jouer au niveau mondial ? 
J’ai eu 7 enfants et en 1968 je suis devenue joueuse professionnelle, entraîneuse de tennis et j’ai donné des cours. En 1970 j’ai ouvert une société de tennis et j’organisais des stages dans des complexes tou-ristiques du Pacific NorthWest. 
Aujourd’hui je fais partie de l’USPTA, l’associa- tion des professeurs professionnels du tennis. Je suis invitée à tous les tournois mondiaux, je suis dans 5 halls of fame, dont le « Sports Hall of Fame » de l’État de Washington et le « ITA Wo-men’s Collegiate  Tennis Hall of Fame » à Wil-liamsburg dans l’État de Virginie. Ce sont de très belles reconnaissances. Je suis toujours en con-tact avec certains de mes anciens élèves. 
J’ai vécu une vie très riche où l’effort était maître mot. Je me considère un peu comme une guerrière, et d’après un test ADN, j’ai des origines de pays nordiques. Je suis sans doute une descendante des Vikings. 

 

Quels sont vos joueurs préférés aujourd’hui ?

Si je m’attache à la façon dont ils jouent, alors j’aime assez Federer et Bianca Andreescu qui vient de gagner l’US Open. 

Annie Joly

Correspondante Culture

Questionnaire de Proust 
 

Votre principal défaut ? Je parle beaucoup trop ! 
Votre peintre préféré? J’en ai deux : Degas et Michel-Ange. 
Votre occupation préférée ? J’en ai plusieurs mais disons que mon occupation actuelle est de faire une couette pour mon dixième petit enfant à venir. Les neuf autres ayant chacun eu la leur. 
Un livre que vous avez aimé ? The Little Paris Bookshop, un voyage qui nous mène jusqu’en Provence, que j’adore. 
Ce que vous aimeriez être  ? Enseignante, avec mon diplôme en histoire. 
Une époque que vous aimez ? Celle de la Seconde Guerre mondiale parce que c’est l’époque de mon enfance.

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