Lorenzo Létourneau

Nous sommes aujourd’hui le 25 avril 1920 et nous vous proposons de partir à la  rencontre de Lorenzo Létourneau, maire de Saint-Constant de Laprairie (commune   située à une vingtaine de kilomètres de Montréal) depuis 1911. Mais c’est surtout son  expérience de chercheur d’or dans le Klondike entre 1898 et 1902 qui nous intéresse ici. Si 100 000 Québécois ont entrepris le voyage, ils ne seront que 10 000 à fouler effectivement le sol du Yukon et guère plus que 1 600 à la fin de cet épisode. Lorenzo fut de ceux-là.  Pour répondre à nos questions, il a rouvert le journal qu’il a tenu tout au long de sa ruée vers l’or. Retrouvez ses réponses dans les colonnes de la Presse, le plus grand quotidien en français d’Amérique du Nord.

LP : Monsieur le maire, pourriez-vous nous expliquer ce qui vous a poussé dans cette aventure risquée ?

LL : Je suis né ici même le 4 septembre 1867, aîné d’une famille de onze enfants, dont neuf seulement atteindront l’âge adulte. Mon goût pour les études me permet d’intégrer l’École normale, mais en novembre 1883, à seize ans, je dois remplacer mon père qui meurt d’une crise d’appendicite. Dès lors, aidé par mon frère Séverin, je cultive et gère la ferme paternelle pendant une quinzaine d’années. Et puis en janvier 1898, avec quelques autres jeunes hommes du comté de Laprairie, je succombe à la fièvre de l’or. Il faut dire que je suis alors très endetté : je dois plus de  6 000 dollars à mes      créanciers. Quand je lis dans les journaux    l’annonce de la découverte d’or au Klondike, j’y vois la solution, grâce à la découverte du métal précieux mais aussi à d’autres activités comme la coupe du bois, le dragage sur les   rivières ou la vente d’alcool.

LP : Comment s’est passé le voyage jusqu’à cette région éloignée du Klondike ?

 

LL : Le voyage fut long et compliqué. J’ai quitté Saint-Constant le 10 janvier 1898 et n’ai atteint  Dawson, la capitale du    Yukon, qu’en juillet 1899, en passant par Montréal, Chicago, Saint Paul puis Seattle. Je ne suis resté qu’une journée dans cette ville (j’en garde le souvenir d’un un grand village mal bâti au flanc d’une colline et aux rues couvertes de sciure). J’ai séjourné deux mois à Victoria avant de repartir vers le Nord avec un ami venu me rejoindre. Après une escale à Vancouver, notre trajet maritime s’achève à l’embouchure de la rivière Stikine. C’est par voie terrestre que j’atteins seul Dawson le 2 juillet 1899. Je suis enfin prêt à travailler dans la concession 17, la seconde plus grande du Klondike.

LP : Comment avez-vous gagné votre vie, une fois arrivé dans ce Grand Nord ?

LL : Ce n’était pas toujours chose  facile et il y avait beaucoup de concurrence. Quand j’étais au camp Discovery en Colombie    Britannique au printemps 1899, nous étions environ 30 Canadiens français à chercher de l’ouvrage sans en trouver. J’ai donc exercé des activités très variées, en fonction des opportunités qui    s’offraient à moi : construction d’un     chemin de fer, travail dans une concession d’or dans le Yukon, simple travailleur d’abord, puis contremaître et enfin       propriétaire de ma propre concession.

LP : Pouvez- vous nous en dire un peu plus sur les conditions de vie une fois arrivé  ?

LL : Elles étaient rudes ! Par exemple notre hygiène n’était pas toujours   irréprochable. à Montréal nous serions passés pour des brigands : cheveux et barbes longs, visages sales et charbonnés, vêtements déchirés et chaussures trouées. Il  fallait faire avec le vent glacé en hiver et les maringuoins [moustiques] en été. J’ai souvent eu faim  et il  fallait sans cesse se battre avec les chiens pour conserver notre nourriture ; j’ai beaucoup maigri. Je me souviens de ce jour de mai 1899 où j’ai dû donner ma montre en garantie en échange de quelques aliments, mais le paquet n’était pas gros. Bientôt il ne me resta plus que quelques fleurs d’avoine  que j’économisais le plus possible. Triste destinée au pays de l’or.

LP : Justement, pouvez-vous nous parler du métier de chercheur d’or ?

LL : Le métier  est très dur physiquement. Si vous obteniez une concession, il fallait commencer par creuser un puits de mine, la plupart des filons d’or étant sous terre à une profondeur de 20 pieds. En août 1901, après deux mois de travail avec mon associé sur notre terrain, une inondation a balayé notre travail. Dans la mine c’était éreintant… Le soir venu j’avais terriblement mal aux mains et aux bras à force de pelleter. Le lavage se faisait ensuite dehors, ce qui était  moins pénible.

Mais il fallait aussi tenir mentalement : l’incertitude et le découragement étaient nos compagnons de route. Par exemple quand votre concession rendait peu d’or alors que celle d’à côté en regorgeait !

LP : Qu’est ce qui vous a aidé à  tenir ?

LL : La solidarité entre tous étaient très forte, peu importaient nos origines. J’ai trouvé aussi beaucoup de réconfort  dans la lecture, de journaux ou de romans, et  dans l’écriture. Ainsi le journal que j’ai tenu tout au long de cette aventure était une façon de me distraire mais aussi d’informer ma famille, puisque je leur ai envoyé mon journal par tranches. J’avais également   envie de laisser une trace de mes pérégrinations, m’inspirant des récits d’explorateurs qui foisonnaient à l’époque.

Mais la lecture et l’écriture n’ont pas été que des activités solitaires car, plus instruit que la plupart des autres chercheurs, ils me réclamaient que je leur fasse des lectures à haute voix et que je leur rédige des lettres.

Il faut dire que recevoir du courrier était toujours un moment fort pour nous, si loin de notre famille. Ces lettres nous ébranlaient parfois au point de nous faire pleurer. On les lisait et les relisait, jalousait ceux qui en avait plus que nous, plaignait ceux qui en avait moins.

 

 

LP : Comment s’est achevée votre ruée vers l’or du Klondike ?

LL : Au milieu de l’année 1902, je crois que j’étais usé par l’espoir sans cesse déçu, si ce n’est de faire fortune, au moins de gagner quelques sous pour payer mes dettes. Au même moment, j’appris qu’on nous proposait un bon prix pour racheter la terre paternelle à Saint-Constant, ce qui nous permettrait de régler ce problème. En août 1902, j’entrepris alors le trajet du retour plus lourd de souvenirs variés que d’espèces sonnantes, mais sans regret d’avoir tenté l’aventure de cette ruée vers l’or.

 

Entrevue imaginée par Caroline Perrier

Correspondante Culture

 

 

D’après l’étude Lorenzo Létourneau, un Canadien français au Klondike, 1898-1902, par Yves Frenette, titulaire de la Chaire de recherche du Canada de niveau 1 sur les migrations, les transferts et les  communautés francophones,

Université de Saint-Boniface (Manitoba)

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